Portrait de Christiane Taubira

C’est le fleuron de la belle aventure européenne qui nous l’enseigne : la Terre est finie. Galilée nous avait déjà instruits de sa rondeur, quoi qu’il lui en ait coûté de bougonner dans sa barbe que « pourtant elle tourne ». L’expédition qui fut fatale à Magellan avait révélé un siècle plus tôt qu’elle était sphérique, mais l’Eglise veillait déjà sur les vérités bonnes à dire. Les poètes nous ont initiés à sa couleur, bleue comme une orange...

Par les mythologues nous savons que Gaïa est vivante, qu’elle ressent les blessures et peut tonner d’un courroux exterminateur. Les scientifiques ont percé bien des mystères, de la dérive des continents à la fonte des neiges, même si El Niño, un tsunami ou un « très vieux volcan que l’on croyait éteint » les prend encore au dépourvu. La mer de Barentz a considérablement rétréci, les glaciers s’amenuisent, les neiges éternelles ne sont plus que languettes léchant sans se désaltérer les flancs du Kilimandjaro. Cela se voit à l’œil nu, à certains endroits elle est bien sale. Ce n’est pas une illusion d’optique, puisque je vous le disais, les satellites d’observation de la Terre nous informent qu’elle a des contours, la Terre, que les eaux s’abîment, les terres se craquèlent, et les bassins versants, en recouvrant les frontières, rappellent que la géographie est plus vieille que l’histoire. L’homme est venu après la Terre. Lui doit-il pour autant dévotion ? L’Homme reste plus précieux que la terre. Mais cet humanisme, nous le savons, a une faille intrinsèque, un péché originel : en constituant l’homme en ‘règne souverain’, il l’a séparé des autres êtres vivants et de la nature, a corrompu ses solidarités de survie et ouvert la voie à un individualisme forcené ; il a établi des hiérarchies perverses, entre l’homme et l’environnement, entre l’homme et la femme, entre l’homme et l’autre corvéable, entre l’homme abstrait aux privilèges concrets et les hommes, même ressemblants, même voisins, même prochains, même frères, asservis aux droits du plus puissant. Il a couvert des manœuvres permettant à une minuscule élite financière de tirer créance sur le bien commun, de disposer envers et contre tous du patrimoine de l’humanité, le broyer jusqu’au dernier jus, l’éreinter. God is not the answer, le fondamentalisme écologique non plus. Celui-ci a d’ailleurs péri corps et biens à la cadence où progressait la connaissance de cette finitude produite par les engins spatiaux qui, en éclaireurs paradoxaux, encombrent la stratosphère de leurs débris. Le péril qu’infligent à la planète les abus humains n’est plus une fantaisie surgie de l’esprit enfiévré de sympathiques énergumènes. C’est un fait, que seule récuse l’arrière-garde des savants. Le temps n’est plus seulement à la revendication d’un plan de sauvetage des animaux avant la mise en eau d’un barrage hydroélectrique qui va inonder des millions d’hectares de forêt primaire humide. Il n’est plus à la seule dénonciation de la pèche industrielle à la baleine ou du malmenage de la morue. Il n’est guère plus à l’admiration repue du parcours titanesque des tortues luth pour pondre et des saumons pour convoler. Le surplomb de la protection n’est pas plus fécond que le face à face de la prédation. L’Europe qui, de ses fondations à son organisation, en passant par ses vagabondages coloniaux dévastateurs, ses conflagrations intestines impitoyables et ses guerres meurtrières de voisinage, mêlant envolées sublimes et procédés sanglants ; l’Europe qui s’est laborieusement redessinée elle-même, faisant de la géographie une alliée de la politique ; l’Europe qui s’est dotée de règles généreuses qu’elle prend la peine d’appliquer, en sanctionnant les transgressions ; l’Europe qui doute et donc se ravive, cette Europe-là semble en pole position pour inclure dans ses nouvelles utopies une vision de l’homme doué de conscience, de mémoire, d’intuition et de raison, arrimé à son milieu dans un rapport qui ne soit ni de chimérique harmonie ni de stérile servitude. Qui peut, sur cette vision, construire un discours politique plus subtil pour l’homme chez lui sur terre ? Qui, sinon ces pionniers du pressentiment écologique, vite, avant qu’ils ne sombrent dans une mélancolie bréhaigne de vétérans desséchés.

Entendre ce que déclarent les autres cultures, comprendre ce que divulguent les autres pratiques, partager les savoirs, échanger les expériences, relier et lier les destins. Telle doit être la nouvelle injonction du monde au monde.

Christiane TaubiraChristiane TAUBIRA
Députée de Guyane

 

(1)’Très vieux volcan que l’on croyait éteint’ : Jacques Brel, Ne me quitte pas
(2) ‘Règne souverain de l’homme sur la nature’ : Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale II
(3) ‘God is not the answer’: titre de Marvin Gaye